Vendredi 10 octobre, 10 h - 12 h 30

 

Ouverture des travaux

 

Jean-Luc Dauphin

Président de la Société archéologique de Sens

 

C'est à Théodore Tarbé (1770-1848), rédacteur et éditeur de l'Almanach de Sens, que revient d'avoir publié les premières descriptions de la cathédrale métropolitaine aux lendemains de la Révolution et d'un « vandalisme » qu'il vise à dénoncer. Ces notices, parues en 1803-1804, complétées en 1820, seront réunies en volume en 1838 : riches d'anecdotes, elles constituent le témoignage d'une tradition sénonaise qui considère la cathédrale comme un monument que les siècles ont peu à peu remanié, « perfectionné » et « embelli ».

Mais, alors même que Tarbé réédite ses notes en 1841, l'archiviste Maximilien Quantin entame une vraie démarche documentaire et en livre les sources archivistiques dans une Notice historique, parue en feuilleton dans la presse en 1840 et réunie deux ans plus tard en volume. Dans la décennie suivante, qui voit la naissance de la Société archéologique de Sens (1844), Victor Petit ou les abbés Chauveau et Crosnier reprennent la matière de ces travaux précurseurs pour souligner que la cathédrale Saint-Étienne est « l'une des plus anciennes et des plus belles églises du Moyen Âge » ; l'abbé Brullée s'attache à en étudier la riche vitrerie.

Il faut cependant attendre le Congrès archéologique de France de 1907 pour que Charles Porée, lointain successeur de Quantin, poursuive l'approche documentaire et affine la datation des phases de sa construction, identifiant avec plus de précision quelques-uns de ses architectes et maîtres d'œuvre. En 1921, paraît dans la collection des « Petites monographies des grands édifices de la France » dirigée par Lefèvre-Pontalis, la solide monographie du chanoine Eugène Chartraire, qui à la suite d'un Robert de Lasteyrie voit dans la cathédrale sénonaise « le prototype des grands édifices gothiques ». Cet ouvrage, traduit en anglais en 1926, sera réédité jusque dans les années 1960 ; il a largement influencé les notices que produiront à sa suite Lucien Bégule et les abbés René Fourrey ou Jacques Leviste.

En 1955, une note de Francis Salet à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres remet en lumière la place originale de Sens, « édifice quelque peu méconnu », et son influence capitale dans les débuts de l'architecture gothique. La voie s'ouvre enfin à des travaux universitaires de chercheurs de toute l'Europe, hors du champ clos sénonais. Dans la décennie suivante, les travaux de Wilibald Sauerländer, de Kenneth W. Severens et de Léon Pressouyre ouvrent de nouvelles perspectives sur la sculpture sénonaise et sur la datation des chantiers médiévaux de la cathédrale. Marchant sur les traces de Salet, Alain Erlande-Brandenburg lui accorde une place majeure dans sa somme sur L'Art gothique. Puis en 1977 Peter Kurmann et Dethard von Winterfeld essayent de déceler l'influence du maître Gautier de Varinfroy dans les travaux du XIIIe siècle. Enfin Jacques Henriet propose dans le Bulletin monumental de 1982 une analyse magistrale du « parti » du premier maître et les campagnes du XIIe siècle.

Publiée en 1999, la thèse de doctorat du Sénonais Denis Cailleaux étudie dans le détail la construction du transept, ultime grand chantier de la cathédrale au tournant des XVe et XVIe siècles. D'autres travaux de jeunes universitaires apportent à leur tour une précieuse contribution à l'histoire de cet édifice. Puisse le présent colloque, par la richesse et la diversité de ses apports, ouvrir un nouveau temps dans la connaissance et la reconnaissance de ce monument exceptionnel.

 

 

Andrew TALLON

Professeur, Vassar College (New-York, U.S.A.)

 

La structure de la cathédrale de Sens

 

Nous possédons aujourd'hui des outils nous permettant de 'voir' un bâtiment avec une précision immense et ainsi d'interpréter avec une assurance plus grande que jamais le comportement structurel, sur le long terme, du bâtiment médiéval. Une observation attentive des traces du passage des poussées des divers éléments architecturaux, imprimées dans la pierre et le mortier, peuvent dorénavant être mesurées grâce à une scanographie laser.

Ainsi en est-il à Sens où la configuration initiale de la structure de la cathédrale, en particulier de l'emploi de l'arc-boutant, sera présentée à la lumière des nouvelles informations acquises par scanographie. Les données, confrontées à une autre étude scanographique réalisée à Saint-Germain-des-Prés, permettront d'apporter plus de précisions à notre connaissance de ce monument-clé de l'histoire de l'architecture médiévale.

 

Andrew TALLON et Jean-Luc DAUPHIN

 

Dethard von WINTERFELD

Professeur, Universités de Kiel et Mayence (Allemagne)

 

Quelques remarques sur la cathédrale de Sens

 

Bien que l'histoire de la construction de la cathédrale de Sens ait été établie avec plus ou moins de certitude, il reste des questions ouvertes. Elles concernent le plan des voûtes du déambulatoire, celui du chevet et la configuration de l'extérieur avec l'un des systèmes de contrebutement à l'air libre les plus anciens qui existent. On discutera aussi de l'importance et de la portée de l'élévation tripartite du grand vaisseau avec de fausses tribunes ou un triforium. Nous nous intéresserons aussi à la réparation, après l'écroulement de la tour sud en 1268, de la façade occidentale au moyen d'éléments stylistiques modernes et historicisant.

 

Dethard von WINTERFELD (à gauche), Jean-Luc DAUPHIN et Alain VILLES

 

Alain VILLES

Conservateur en chef, Musée des Antiquités nationales (Saint-Germain-en-Laye)

 

L'influence de la cathédrale de Sens et son intérêt potentiel pour la datation de ses campagnes des travaux.

 

Quoi que l'on pense de la notion d' « influence », aujourd'hui décriée, le rôle de Saint-Etienne de Sens dans la mise au point puis le développement et la diffusion de l'architecture gothique est considérable. Longtemps éclipsé par celui de l'œuvre de Suger à Saint-Denis, il n'a pas été vraiment mis en évidence avant 1985, date de l'important ouvrage de D. Kimpel et R. Suckale. C'est à travers une centaine d'églises d'importance variée, que la marque de la première en date des cathédrales gothiques est visible, à des degrés divers.

Au plan chronologique, le « rayonnement » sénonais, bien supérieur à celui de Saint-Denis, procède par vagues successives, dans la province ecclésiastique même puis très vite au-delà. Il montre que le modernisme stylistique n'était pas la seule préoccupation des commanditaires et que l'évolution de l'architecture gothique n'est pas strictement linéaire.

 

Alain VILLES (àgauche) et Jean-Luc DAUPHIN

 

Éliane VERGNOLLE

Professeur honoraire, Université de Franche-Comté

 

La « peau » du monument : un enjeu stylistique ?

 

L'architecture du premier art gothique a depuis longtemps été vue comme un changement de tous les aspects des édifices : plans, espaces, modes de voûtement, élévations, supports, bases, tailloirs, chapiteaux. En revanche, le traitement des surfaces murales n'a guère retenu l'attention des historiens de l'architecture. Or, les techniques de taille de la pierre sont également affectées. Si le layage très fin et très régulier des édifices de la première génération gothique traduit une recherche d'excellence commune dans le monde roman du second quart du XIIe siècle, il n'en est pas de même de l'emploi combiné de la gradine et de la bretture pour le travail des bases, des socles et de certaines colonnettes. L'existence de ces caractères distinctifs pose la question de la main d'œuvre et de sa formation, mais aussi celle des relations entre les chantiers. Au-delà des aspects techniques, ce traitement spécifique de la « peau » du monument relève d'une recherche d'ordre stylistique.

 

Éliane VERGNOLLE et Peter KURMANN

 

Philippe PLAGNIEUX

Professeur, Université de Franche-Comté et École nationale des Chartes

 

L'élévation de la cathédrale de Sens au XIIe siècle : ses sources formelles et sa diffusion dans la première architecture gothique cistercienne

 

Commencée un peu avant 1140, la cathédrale de Sens est l'un des monuments majeurs pour l'invention du gothique, tant par l'adoption quasi-exclusive de la voûte d'ogives que par le traitement de la paroi et le système d'équilibre. Pour le haut vaisseau, l'architecte fit le choix d'une élévation à trois niveaux faisant pratiquement disparaître le mur au profit des percements : grandes arcades, fausses tribunes et fenêtres hautes. Aussi, le monument exerça-t-il un impact considérable dans le développement de la première architecture gothique.

Cette communication se propose, dans un premier temps, de revenir sur les premières expérimentations en matière d'architecture gothique, vers 1130-1135, qui purent inspirer le Maître de la cathédrale. Puis, dans un deuxième temps, elle veut mettre en lumière la répercussion du parti sénonais au sein d'un milieu spécifique, celui des Cisterciens, au moment de l'édification des grandes abbatiales de Clairvaux et de Cîteaux à partir du milieu du XIIe siècle.

 

Philippe PLAGNIEUX (à gauche) et Peter KURMANN

 

 

Marc Carel SCHURR

Professeur, Université de Strasbourg

 

La cathédrale de Sens et les stratégies esthétiques des chantiers des églises métropolitaines à l'époque gothique : la cathédrale métropolitaine comme « occasion formelle » (O. Pächt)

 

Siège d'un archevêque, une cathédrale métropolitaine devait visualiser par son architecture le statut particulier de son propriétaire dans la hiérarchie ecclésiastique. La construction architectonique, visible par le public de près et de loin, n'était rien d'autre qu'une prise de position politique et spirituelle dans le langage universel et pérenne de l'expression artistique.

La cathédrale de Sens donne un exemple parfait de ces stratégies. Dans sa conception générale, elle s'inscrit dans la tradition des grandes basiliques romaines et romanes, tout en intégrant les innovations formelles de Saint-Denis.

À Cantorbéry, les ingrédients étaient autres qu'à Sens, mais la volonté d'obtenir une composition réussie et raffinée d'éléments traditionnels et modernes, qui symbolisent à la fois le passé et le futur, l'histoire et les ambitions de l'archevêché, était la même. Trouver la bonne balance entre tradition et innovation était encore l'enjeu principal dans la reconstruction de la cathédrale de Magdebourg à partir de 1209.

La construction de la cathédrale gothique de Prague représente un cas semblable, mais beaucoup plus complexe. Le commanditaire, l'empereur Charles IV, voulait mettre en relief la continuité du pouvoir dynastique et son caractère sacral. Les architectes de la cathédrale savaient se rapprocher des créations les plus brillantes de l'architecture contemporaine sans se soumettre entièrement à l'influence d'un modèle spécifique. Dans ce sens, la cathédrale de Prague représente une analogie avec les stratégies esthétiques observées à Magdebourg, à Cantorbéry et à Sens.

 

 

Dany SANDRON

Professeur, Université Paris-Sorbonne

 

De Sens à Paris : deux cathédrales face au pouvoir au XIIe siècle

 

Fruits de choix architecturaux qui peuvent être aussi bien positifs que négatifs, selon qu'ils manifestent l'acceptation ou le refus de citer tel monument, les chantiers des cathédrales offrent un terrain privilégié aux enjeux de pouvoir.

Plus jeune d'une génération que Saint-Etienne de Sens, Notre-Dame de Paris, commencée vers 1163, présente si peu d'analogies avec la cathédrale métropolitaine qu'on est en droit se demander s'il ne s'agit pas d'un parti pris. Le choix d'un plan à cinq vaisseaux et d'une élévation primitivement à quatre niveaux s'écarte nettement des lignes et des proportions de l'architecture sénonaise. Une étude précise des spécificités de chaque édifice en regard de l'autre permettra d'apprécier la dimension politique de la cathédrale de Paris. Son architecture est d'ailleurs citée explicitement dans des contextes sensibles où doit précisément s'afficher la filiation parisienne comme à Larchant ou Champeaux, aux confins du diocèse de Sens.

À une autre échelle, l'architecture de Notre-Dame manifeste prioritairement une filiation directe avec Rome et les grandes basiliques paléochrétiennes. Avec l'insistance portée à l'iconographie royale, on peut y voir le témoignage d'une politique ambitieuse du clergé parisien d'occulter la tutelle des archevêques de Sens en mettant en avant ses liens privilégiés avec le sommet des hiérarchies ecclésiastique et politique. 

 

Dany SANDRON (à gauche) et Peter KURMANN