Stéphane Büttner (CEM Auxerre, associé UMR ARTEHIS UBE/CNRS)
À l’occasion des dernières phases du chantier de restauration du portail central de la façade de la cathédrale Saint-Étienne, le Centre d’études médiévales d’Auxerre a été mandaté par la Société archéologique de Sens afin de conduire une série d’observations archéologiques sur cet ensemble majeur de l’architecture gothique.
Construit majoritairement en pierres parisiennes, le portail a pu être examiné dans des conditions exceptionnelles, offrant l’opportunité d’appréhender ses modalités de mise en œuvre. Cette intervention a notamment permis de mettre en évidence de nombreux éléments métalliques, en particulier un important réseau d’agrafes jusqu’alors peu perceptible. Ces dispositifs doivent être interprétés comme participant pleinement à l’élaboration originelle du portail, que l’on situe dans les deux dernières décennies du XIIᵉ siècle. Toutefois, les historiens de l’art s’accordent à reconnaître que le tympan ne relève pas de cette phase initiale. Les analyses stylistiques conduisent en effet à l’attribuer à une intervention située entre 1220 et 1240. Les observations archéologiques permettent de renouveler cette lecture en interrogeant les modalités techniques de cette reprise.
L’analyse archéologique autorise ainsi à écarter l’hypothèse de blocs simplement épannelés, mis en place à la fin du XIIᵉ siècle et destinés à une sculpture différée. La mise en œuvre secondaire du tympan, réalisée à l’évidence depuis le revers de la façade, indique en effet une véritable recomposition du dispositif sculpté, intégrée à une structure préexistante. En ce sens, le portail apparaît comme un objet stratifié, révélateur de dynamiques constructives qu’il reste encore à interpréter. Car, au-delà de la seule question de la chronologie, ces données invitent à reconsidérer l’état antérieur du portail. Plusieurs hypothèses peuvent être envisagées : un premier tympan aujourd’hui disparu, ou encore un dispositif constitué d’un arc nu, éventuellement fermé par un cintre ou par une clôture provisoire. En l’absence d’indice direct, ce questionnement demeure ouvert.
Stéphane Barbillon
Les importants travaux de restauration menés en 2025 sur la partie centrale de la façade de la cathédrale ont mis en valeur sa grande qualité. L’échafaudage a permis de saisir certains détails jusqu’alors insoupçonnés restant à expliquer de manière convaincante. Le tympan, consacré à saint Étienne, est un changement apporté tardivement, souvent expliqué par l’effondrement de la tour sud en 1268. Cependant les sculptures ne sauraient remonter au dernier quart du XIIIe siècle mais correspondent à un style né à Paris autour de 1240, tant au portail septentrional du transept dû à l’architecte Jean de Chelles pour Notre-Dame de Paris, qu’à l’exceptionnel roi Childebert destiné au réfectoire de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Mais le peu de relief du décor sculpté intrigue ici. La difficulté de la mise en place pourrait peut-être expliquer ces choix. Ce tympan, polychrome à l’origine, aurait pu suggérer un vitrail. Or, il est très complexe de trouver à cette date des monuments privilégiant ce choix. La cathédrale de Reims offrira la possibilité d’un percement au-dessus du linteau du portail principal, mais à une date plus tardive. La complexité de l’organisation des scènes en quadrilobes juxtaposés est également une nouveauté qui pourrait avoir été inspirée par l’église, malheureusement détruite, Saint-Nicaise de Reims. Ce tympan souffre depuis toujours d’avoir été peu étudié, au regard de l’exceptionnelle qualité du saint Étienne du trumeau et des éléments du fameux style 1200, ainsi dénommé depuis l’exposition de New-York de 1970.
Il est en général admis qu’un premier projet a pu être réalisé puis démonté, montrant un changement de parti iconographique. La présence des piédroits présentant les Vierges sages et les Vierges folles qui entrent en relation avec les deux médaillons des Jérusalem célestes de la partie haute du portail induisent la présence d’un Jugement dernier. La certitude actuelle de la mauvaise insertion de ces médaillons à leur emplacement actuel peut faire douter de leur présence initiale. Ces piédroits dont seule une face est sculptée sont remarquables. La différence d’épaisseur des différents blocs les composant permet de se poser la question de leur présence dans l’état originel du portail. La troisième voussure du tympan a révélé une singularité. L’échafaudage a permis d’observer qu’en fait chacun des personnages tient précieusement une couronne, ce qui ne connaît aucune comparaison. Nous pourrions être en présence d’une iconographie exceptionnelle destinée à glorifier saint Étienne « le couronné ». Compte tenu de la modernité de cette façade, il semble possible d’envisager que pour la première fois une statuaire entièrement dédiée au saint protecteur aurait pu être prévue, formule qui ne s’appliquera que plus tardivement à Notre-Dame de Paris et Amiens entre autres. Cette magistrale restauration de la façade soulève de nouveaux questionnements, nous amenant à douter du décor prévu à l’origine et à devoir proposer une datation et des comparaisons séduisantes si ce n’est convaincantes. Une nouvelle page reste donc à écrire qui pourrait permettre de mieux saisir la complexité de ce portail qui reste trop peu étudié à ce jour.

